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Léonie trottinait sur les pavés, ses petites bottines en céramique faisant un joyeux clac-clac-clac dans la nuit. C’était une ravissante théière en porcelaine blanche peinte de bleuets, qui portait fièrement sur son couvercle un élégant chapeau haut-de-forme de maître d’hôtel. Ce soir-là, elle avait une mission capitale : verser une délicate poudre de songes dans le grand alambic de cuivre du village pour lancer la célèbre Fête du Coucher.

Mais Léonie était aussi passionnée qu’incroyablement maladroite. Dans sa hâte, son anse glissa. La boîte qu’elle transportait s’ouvrit, et ce n’était pas la poudre de songes qui en tomba. C’était sa réserve secrète de bonbons à hoquet, des pastilles pétillantes au goût redoutable de framboise électrique !

Plouf. Plouf. Plouf.

La montagne de bonbons plongea dans le bouillon frémissant. L’alambic émit un gargouillis sinistre. L’air se remplit aussitôt d’une épaisse odeur de sirop de fraise surchauffé et de métal caramélisé.

Puis, le premier HIC résonna.

Il ne venait pas de l’alambic, mais de la maison-théière de Monsieur Moustache. Sa cheminée tubulaire se contracta brusquement et cracha une énorme bulle rose vif, collante et parfumée à la grenadine. À l’intérieur de la sphère flottante, le vieux monsieur dormait à poings fermés dans son pyjama à pois.

HIC ! HIC ! HIC !

En un éclair, tout le village fut pris de convulsions. Les toits en forme de couvercles sautaient en rythme, et des dizaines de bulles de grenadine géantes s’envolèrent vers le ciel étoilé. Les habitants, plongés dans un sommeil profond, entamaient une lente et gluante ascension vers les nuages.

— Par toutes les tasses ébréchées ! s’écria Léonie, horrifiée. J’ai transformé le village en distributeur de chewing-gum volant !

Elle devait absolument réparer sa bêtise avant que ses voisins ne partent coloniser la lune. Soudain, un vrombissement assourdissant qui sentait bon l’huile de ricin et le biscuit grillé déchira l’air. Un avion miniature, rafistolé avec une boîte à sucre et deux spatules en bois, atterrit en catastrophe devant elle.

Au volant se tenait Barnabé. Ce hérisson aviateur portait des lunettes de vol, un blouson en cuir et une ceinture débordant d’outils farfelus.

— Problème de trafic aérien, madame la théière ? demanda-t-il en repoussant ses lunettes sur son front piquant.
— Mes bonbons magiques ont infecté l’alambic ! Les villageois s’envolent dans des bulles !
— Mission acceptée, répondit Barnabé avec un sérieux imperturbable. Montez à bord. J’ai le véhicule, vous avez le chapeau. Et j’ai surtout… ceci !

Il sortit une gigantesque paille télescopique rayée jaune et bleu.

L’avion décolla dans un nuage de miettes sucrées. Le vent sifflait autour du haut-de-forme de Léonie. À chaque fois qu’ils approchaient d’une bulle rebondissante, Barnabé faisait une cascade vertigineuse.

— À bâbord, toute ! hurla le hérisson. Préparez la paille !

Léonie se penchait par-dessus bord, braquait la paille géante sur la paroi rose, et slurp ! Elle aspirait une bonne goulée de grenadine. Aussitôt, la bulle se dégonflait comme un vieux ballon de baudruche et redescendait en spirale pour se poser en douceur sur la mousse parfumée à la camomille.

— Beau travail d’aspiration ! cria Barnabé par-dessus le fracas du moteur. Mais les maisons hoquettent toujours ! L’alambic bout à gros bouillons !
— Il nous faut un remède ! réfléchit Léonie. Si on a le hoquet, il faut se faire peur, non ? Avez-vous un monstre sous la main ?
— Je suis un hérisson qui vole dans une boîte à sucre, je n’ai pas de dragon en soute !
— Alors j’ai mieux : de la Menthe Poivrée Chatouilleuse ! Si on chatouille un hoquet, il se transforme en éclat de rire et disparaît !

Léonie fouilla dans ses poches en porcelaine et en sortit une poignée de feuilles de menthe d’un vert fluorescent, qui frétillaient toutes seules comme des chenilles impatientes.

Barnabé fit piquer l’avion vers le centre du village. Le vent hurlait dans ses piquants.

— Larguez la cargaison !

Léonie jeta les feuilles frétillantes droit dans le cratère de l’alambic. Le cuivre bouillonnant émit un sifflement aigu. Une délicieuse odeur de dentifrice étoilé envahit l’air. Les maisons-théières arrêtèrent leurs HIC. Leurs briques semblèrent se tordre dans un gloussement étouffé.

Pff-hihihi-atchoum !

Dans un éternuement général qui fit vibrer le sol, les cheminées crachèrent un ultime nuage de vapeur scintillante. Le hoquet était vaincu. Les dernières bulles éclatèrent doucement au-dessus des jardins, déposant les habitants dans leurs lits, persuadés d’avoir rêvé d’une baignade dans un verre de sirop.

Léonie et Barnabé atterrirent en douceur sur les pavés. Le hérisson rangea sa paille télescopique avec la satisfaction du devoir accompli.

— Opération “Bulles Roses” terminée, déclara-t-il. Vous faites une excellente copilote, Léonie.

La petite théière sourit de toutes ses dents dessinées sur l’émail, soulagée d’avoir sauvé la fête. Mais soudain, son propre bec en porcelaine se mit à trembler.

Hic.

Au lieu du petit sursaut habituel, ce hoquet sonna exactement comme une note de xylophone, cristalline et joyeuse. Et de son bec s’échappa un minuscule arc-en-ciel brillant qui partit s’écraser sur le nez de Barnabé en une poussière de paillettes sucrées.

Hic-ding ! Un autre arc-en-ciel rebondit sur le chapeau de Léonie.