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Dans la Bibliothèque des Nuages, les étagères étaient faites de cumulus dodus et le sol de stratus si doux qu’on y marchait sans un bruit. Autrefois, l’air sentait le sucre d’orge et le pop-corn caramélisé. C’était l’odeur des histoires joyeuses. Mais aujourd’hui, une odeur de chou bouilli flottait tristement.
Caché derrière un dictionnaire de nuages, Flocon observait la scène. Flocon était un tout petit fantôme, si timide qu’il n’avait jamais osé faire « bouh ! ». Il était enveloppé dans un drap à fleurs, avec des marguerites jaunes et des papillons bleus. Ses grands yeux curieux regardaient avec tristesse la lueur du Grand Récit des Merveilles, une boule de lumière magique au centre de la bibliothèque, qui faiblissait de minute en minute.
Dame Hibou, la gardienne aux lunettes en gouttes de rosée, lissa ses plumes d’un air grave. Sa voix, d’habitude un doux hululement, était rocailleuse.
« Mes amis, le Grand Récit s’éteint ! Les histoires sont devenues trop… raisonnables. Il nous faut un conte imaginatif, un conte complètement fou, un conte… farfelu ! »
Flocon sentit une idée pétiller dans son esprit : l’histoire d’un éléphant violet qui volait avec ses oreilles ! Mais sa gorge se noua. Parler devant tout le monde ? Impossible ! Il tenta de s’éclipser quand une voix moqueuse retentit.
« Eh bien, mon petit drap à fleurs, on dirait que tu as une histoire coincée dans la gorge. »
Une magnifique plume de paon, iridescente et un peu arrogante, flottait devant lui. C’était Plume, tombée d’un livre de contes anciens.
« Je m’ennuie autant que ce Moucheron là-bas, dit-elle en désignant un insecte minuscule. Tes pensées brillent comme des feux d’artifice. Je vais t’aider. »
Plume pouvait écrire dans l’air avec de la lumière. Elle traça : « RACONTE-NOUS ! »
Pour prouver sa valeur, Dame Hibou leur désigna le Moucheron Critique. C’était un insecte minuscule, avec des lunettes rondes perchées sur son nez et un air très sévère.
« Convainquez-le », hulula la gardienne.
Plume encouragea Flocon en dessinant un éléphant lumineux dans l’air. Flocon prit une grande inspiration et chuchota :
« Il était une fois… un é-élé… un élé-phant… »
Le Moucheron Critique le fusilla du regard et sortit un carnet microscopique. « Humph. Suivant. »
Flocon sentit ses joues devenir toutes chaudes sous son drap. Il bafouilla, s’emmêla dans ses papillons et s’enfuit en flottant à toute vitesse, persuadé d’être le fantôme le plus nul de l’univers.
Le Grand Récit n’était plus qu’une petite braise vacillante. La bibliothèque était presque plongée dans le noir. Flocon pleurait des petites larmes de vapeur derrière une encyclopédie.
Plume le rejoignit. « Ton idée n’est pas nulle. Elle est ridicule, absurde et complètement fêlée ! Et c’est exactement pour ça qu’elle est géniale ! »
Soudain, Flocon comprit. Ce n’était pas grave d’être bizarre. C’était même une chance !
Il prit son courage à deux mains et, d’un tout petit filet de voix, il se lança :
« Il était une fois un éléphant tout violet nommé Barnabé qui rêvait de voler, non pas avec des ailes, mais avec ses immenses oreilles ! »
Sa voix, d’abord tremblotante, devint plus forte et plus joyeuse.
« Et ça a marché ! Barnabé faisait des loopings dans le ciel et, pour son goûter, il nourrissait les arcs-en-ciel affamés avec des spaghettis à la confiture de groseilles ! »
À chaque mot, le Grand Récit des Merveilles se rallumait, projetant des couleurs folles sur les nuages. Des rires éclatèrent, légers comme des bulles de savon. La bibliothèque sentit soudain la fraise et la joie.
Le Grand Récit brillait maintenant plus fort que jamais. Même le Moucheron Critique, qui avait tout écouté, ne fronçait plus les sourcils. Il arracha une page de son carnet, la plia en un minuscule avion de papier et le lança vers Flocon. L’avion se déplia aux pieds du petit fantôme. Dessus, une seule question était écrite d’une patte de mouche : « Et après ? Il rencontre un zèbre à rayures de réglisse ? »

