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Barnabé n’était pas un fantôme ordinaire. Là où ses confrères arboraient de lugubres draps blancs sentant le vieux grenier humide, lui portait un magnifique tissu brodé de petites marguerites jaunes. Surtout, Barnabé avait un secret honteux pour un spectre : il avait une peur bleue du noir. Pour ne jamais trembler, il portait en permanence autour de la taille une énorme ceinture de bricoleur chargée de lampes de poche multicolores.

Un soir, Barnabé patrouillait dans la salle des machines du Ciel des Rêves, une vaste pièce ronde qui sentait bon le rouage huilé et le sucre d’orge fondu. C’est de là qu’était alimenté le Grand Phare des Veilleuses, celui qui protégeait les dormeurs des cauchemars. Soudain, le petit fantôme remarqua que ses douze lampes manquaient cruellement de batterie. Leurs faisceaux faiblissaient à vue d’œil. La panique le guetta.

Il avisa alors une gigantesque prise murale d’où partait un gros câble bourdonnant. Ni une ni deux, Barnabé débrancha le câble du phare pour y brancher sa propre multiprise clignotante.
Pouf.
Un silence lourd tomba. Le Grand Phare s’éteignit. Instantanément, le monde entier fut englouti par une obscurité totale, épaisse, avec un désagréable goût de réglisse froide.

— Saperlipopette ! Malheur ! couina Barnabé en allumant frénétiquement ses lampes à moitié vides.
Dans cette nuit couleur de suie, un petit spectre fait des folies ! déclama soudain une voix perchée.

Une chauve-souris à lunettes, pendue par les griffes à un tuyau de laiton, l’observait la tête en bas. Le bruit de ses ailes, lorsqu’elle se détacha, rappelait les pages d’un vieux dictionnaire poussiéreux qu’on feuillette très vite.
— Je m’appelle Octave, poète de l’ombre, se présenta l’animal.
— J’ai fait une énorme bêtise ! sanglota Barnabé en faisant cliqueter sa ceinture. Il faut rallumer le phare tout en haut, sinon les ombres vont tout envahir !
Je t’accompagne, noble trouillard, affrontons ensemble ce brouillard !

Ils s’élancèrent dans l’escalier en colimaçon du phare, dont les marches métalliques grinçaient comme de vieilles trompettes enrhumées. À mi-chemin, l’air se glaça. D’énormes ombres grimaçantes glissèrent sur les murs. Elles avaient des yeux de braise et des griffes effilées. Barnabé trembla si fort que ses marguerites semblèrent faner sur place. Il ferma les yeux, persuadé de finir en purée de fantôme.

Regarde bien ces sombres bêtes, elles ont la trouille de tes chaussettes ! chuchota Octave en se cachant derrière l’épaule de Barnabé.

Le petit fantôme ouvrit un œil. En effet, les ombres reculaient avec un dégoût évident en reniflant l’air. Elles fixaient la chaussette trouée à rayures que Barnabé utilisait comme pochette pour ses piles de rechange. Une redoutable odeur de vieux gruyère piquant s’en échappait.
Comprenant son avantage, Barnabé brandit sa chaussette malodorante et bondit en avant. Au lieu de frapper, il plongea ses mains dans les ventres de brume des monstres.
— Guili-guili ! fit-il courageusement.

C’était le point faible absolu des ombres. Les monstres terrifiants se mirent à couiner comme des jouets en caoutchouc pour chiens, se tortillant dans tous les sens avant de s’évaporer en pouffant de rire.

Barnabé et Octave reprirent leur ascension et déboulèrent au sommet du phare. Là-haut, l’air avait un goût pétillant de lumière étoilée, semblable à une limonade cosmique. Au centre trônait la gigantesque ampoule de cristal, désespérément éteinte. Sur son socle de cuivre, une plaque indiquait : « Carburant exclusif : Éclats de rire. Minimum 1000 Volts. »

Pour que la lumière jaillisse enfin, il faut que tu fasses le pitre, mon copain ! l’encouragea le poète ailé.

Barnabé détestait parler en public. Il rougit sous son drap, ce qui donna à son déguisement une drôle de teinte orange saumonée. Mais le monde des rêves avait besoin de lui. Il prit une grande inspiration parfumée à la poussière d’étoile filante.
— Euh… Vous connaissez l’histoire du fantôme qui voulait hanter une machine à laver ? Il s’est trompé de cycle et il est ressorti de la taille d’un mouchoir de poche ! C’était moi, mardi dernier !
Octave laissa échapper un petit ricanement.
— Et hier, j’ai essayé de faire “Bouh !” à une souris pour m’entraîner, continua Barnabé en mimant la scène, s’emmêlant dans les câbles de ses lampes. Mais j’ai éternué et j’ai fait un énorme “Prout !” La souris a eu tellement pitié qu’elle m’a offert un bout de biscuit !

La chauve-souris éclata d’un rire si puissant qu’elle en fit des loopings. Barnabé, détendu par la situation absurde, se mit à glousser à son tour. Leurs rires en cascade résonnèrent contre le verre poli de la coupole.

Le filament de l’ampoule géante se mit à grésiller, chauffant à blanc, irradiant une chaleur délicieuse au parfum de caramel au beurre salé. Une lumière éclatante balaya de nouveau l’obscurité.
Mais l’ampoule avait reçu une telle dose d’humour loufoque qu’elle eut un hoquet magique. Plop ! Paf ! Au lieu d’un banal faisceau lumineux, le phare se mit à cracher des milliers de pop-corns phosphorescents. Ils explosaient dans le ciel nocturne en un feu d’artifice comestible, retombant doucement sur le monde des rêves, tièdes, croustillants, et brillant joyeusement comme de petites lucioles salées.