🎧 Écouter l'histoire :

S'abonner aux histoires pour Enfants :

Sur la banquise de Givrepique, le vent d’hiver avait un étrange goût de menthe poivrée et piquait méchamment les becs. Hector, lui, claquait des dents en rythme : Clac, clac, clac. Fait rarissime dans l’histoire de la zoologie, c’était le seul pingouin au monde à être atrocement frileux. Pour survivre à ce climat glacial, il portait en permanence un bonnet à pompon multicolore si grand qu’il lui tombait sur le bec, et trimballait partout deux énormes aiguilles à tricoter en bois, taillées comme des rames de canoë.

Ce matin-là, Hector avait eu une idée de génie. Le grand phare polaire, au centre du village, semblait grelotter sous le blizzard. Ni une ni deux, le petit pingouin s’était mis en tête de lui tricoter une écharpe chauffante magique ! Sa laine étincelante crépitait doucement entre ses aiguilles, dégageant une réconfortante odeur de guimauve grillée et de chocolat chaud.

Tricot, glissade, maille à l’endroit, maille à l’envers. L’écharpe rougeoyante s’allongeait, s’allongeait à vue d’œil… jusqu’à enlacer tendrement la base en fer forgé du phare.

Mais soudain, un terrible bruit de tôle froissée déchira l’air glacé. SCHLAAAK ! Le bout du fil magique venait d’être aspiré par la grille d’aération du moteur à résonance ! Hector tira de toutes ses forces, ses pattes glissant dans la neige. Trop tard. Le fil s’enroula autour de l’axe principal. L’hélice géante du phare s’emballa dans un hurlement de métal rouillé.

La banquise entière poussa un gémissement terrifiant. Sous la force inouïe du moteur coincé, l’énorme bloc de glace abritant le village se détacha du continent et se mit à tourner sur lui-même. Lentement d’abord, puis à la vitesse d’un manège de fête foraine devenu complètement fou !

Les igloos filaient à toute allure, les morses glissaient sur le ventre comme des palets de hockey, et l’horizon n’était plus qu’un tourbillon de rayures blanches et bleues.

— Par les moustaches givrées de l’empereur, j’ai transformé l’île en toupie ! hurla Hector en s’accrochant désespérément à un lampadaire tordu.
— C’est absolument intolérable ! glapit une voix rocailleuse juste derrière lui. La force centrifuge désorganise entièrement ma section “Romans d’Aventure” !

C’était Mamie Ursule. Cette vieille dame morse, bibliothécaire hyper-stricte et obsessionnelle du rangement, dérapait vers lui. Elle tenait un tampon encreur dans une nageoire et un redoutable crochet en titane dans l’autre. Malgré le chaos, elle empestait l’encaustique pour parquet et la poussière de vieux papier.

— Jeune imprudent ! gronda-t-elle en ajustant ses lunettes en demi-lune. Cette rotation non autorisée enfreint l’alinéa quatre du règlement intérieur !
— Aidez-moi au lieu de râler ! supplia Hector, le pompon battant au vent. Si on ne détricote pas cet engrenage, on va tous vomir nos sardines fraîches !

Mamie Ursule plissa les yeux vers le sommet du phare. Le fil de laine chauffant, tendu à craquer, brillait comme un néon rouge au-dessus de leurs têtes, vibrant d’électricité statique.

— Très bien. Plan de classement d’urgence, décréta la morse. Nous allons utiliser ce fil comme tyrolienne. Vous tricotez à l’envers, je crochète en rythme binaire. Exécution !

Sans lui laisser le temps de protester, la vieille dame l’agrippa par le col de son pull. Ils bondirent et s’accrochèrent au fil étincelant. ZIIIIIP ! Les deux compères glissèrent à une vitesse vertigineuse le long de la laine magique, filant vers le ciel en défiant les lois de la gravité. Le vent hurlait, l’air avait un goût d’ozone piquant.

Arrivés au niveau du moteur qui crachait des étincelles violettes, ils s’arrimèrent par les pattes.

— À mon signal, maille coulée ! hurla Mamie Ursule par-dessus le vacarme. Un, deux, trois… Crochetez !

Hector mania ses aiguilles géantes comme un véritable ninja des neiges. Clic-clac, floc, zip ! Il attrapait les fils incandescents un à un. Mamie Ursule, avec une dextérité foudroyante pour une dame de trois tonnes, attrapait les boucles rebelles avec son crochet et les classait par ordre de taille. Ensemble, ils exécutèrent un audacieux salto-arrière synchronisé pour arracher le tout dernier nœud coincé dans les pales de l’hélice.

SPROING !

Le moteur toussa. L’hélice ralentit. Dans un grincement de glace à fendre les tympans, la banquise cessa enfin de tourner. Les habitants, verts de vertige et les yeux en spirale, s’effondrèrent dans la neige avec de grands soupirs de soulagement.

Hector et Mamie Ursule atterrirent en douceur sur un tas de poudreuse.

— Ouf ! On a réparé ma bêtise, souffla le petit pingouin en rajustant son bonnet.

Mais un phénomène étrange se produisait. La laine magique, brusquement libérée de sa tension, crépitait encore d’énergie. Le fil kilométrique fouetta l’air en sifflant. Doté d’une volonté propre, il se mit à tricoter tout seul à la vitesse de l’éclair, virevoltant entre les habitants affalés, emmaillotant tout ce qu’il touchait.

En quelques secondes, le silence revint. Hector cligna des yeux, incrédule.

Tous les habitants du village, du plus gros phoque au plus minuscule oisillon, étaient désormais coincés à l’intérieur d’un seul et unique pyjama géant, rouge et molletonné. Une marée de têtes ahuries dépassait du col immense. C’était chaud, c’était ridicule, et personne ne pouvait faire un pas sans faire trébucher son voisin.

Mamie Ursule regarda la manche collective géante qui la reliait à trois pingouins désorientés et poussa un lourd soupir :

— Un pyjama une-pièce pour soixante-douze personnes. C’est astucieux sur le plan thermique, certes… mais les rayures ne sont même pas classées par ordre alphabétique !