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Léopold réajusta sa toute dernière acquisition vestimentaire entre ses deux oreilles poilues. Dans le Désert de Sable Bleu, il était crucial de rester à la pointe de la mode. Aujourd’hui, le dromadaire arborait une casquette-ouragan, un couvre-chef révolutionnaire surmonté d’une hélice en cuivre qui sentait bon le métal poli et la menthe poivrée.
— Voyons si cet engin rafraîchit vraiment les bosses, marmonna Léopold en appuyant sur le gros bouton doré de la visière.
L’hélice se mit à tourner. Frouch, frouch, frouch. Puis, elle s’emballa avec un sifflement strident qui faisait vibrer les molaires. VROOOOAAARR ! Au lieu de souffler une douce brise, la casquette créa un véritable siphon inversé, aspirant tout l’air environnant. SLOUUURP !
Une bourrasque luminescente fut engloutie par le chapeau. Elle laissa sur la langue de Léopold un goût de sucre pétillant et dans l’air une odeur électrique, semblable à celle d’un vieux papier d’orage. Léopold venait, sans le faire exprès, d’avaler la Grande Mélodie, ce chant magique et invisible qui permettait aux dunes de glisser les unes sur les autres avec la fluidité de l’eau.
Le silence tomba, lourd, collant et pâteux. Instantanément, les vagues de sable bleu se figèrent. Elles devinrent dures comme du béton armé, formant une muraille infranchissable aux arêtes coupantes.
Un énorme SBAAAAM résonna dans le lointain, suivi d’un cliquetis de casseroles froissées et de verre brisé. Léopold grimpa sur un rocher et plissa les yeux. Catastrophe ! La caravane des marchands de sommeil venait de s’encastrer dans la première dune pétrifiée. Leurs charrettes en bois de lune débordaient d’étoiles filantes fraîches qui dégageaient, d’ordinaire, un parfum rassurant de lait chaud et de guimauve grillée.
— Oh, crotte de bique, gémit Léopold en se grattant le menton. J’ai cassé le désert. Si les marchands ne passent pas, l’heure du coucher va être un désastre !
— Un scandale ! Une boucherie acoustique ! hurla une voix minuscule mais tonitruante entre ses sabots.
Un ver de terre, vêtu d’un minuscule smoking en soie noire, venait de jaillir d’une fissure dans le sable durci. Il brandissait un cure-dent avec l’autorité d’un général d’armée. C’était Maestro Vermisseau, le chef d’orchestre le plus maniaque et tyrannique du monde souterrain.
— Espèce de porte-manteau à une bosse ! tempêta le ver en pointant son cure-dent vers le nez de Léopold. Vous avez gobé notre acoustique ! Mes grillons-percussionnistes sont au chômage technique ! Recrachez ces notes sur-le-champ !
Léopold, très intimidé par ce lombric furibard, hocha la tête. Il prit une grande inspiration, gonfla son torse velu, ferma les yeux et poussa de toutes ses forces pour expulser la mélodie. Le goût du sable bleu crépita au fond de sa gorge, semblable à de minuscules feux d’artifice. Il ouvrit grand la mâchoire.
Au lieu de la douce berceuse fluide tant attendue, un bruit colossal, métallique et rebondissant s’échappa de ses babines.
HIC !… POUËT !
— Par la sainte partition, qu’est-ce que c’est que cette horreur ? couina le Maestro en se bouchant les oreilles.
Léopold tenta de bredouiller des excuses, mais son diaphragme se contracta violemment. Il venait d’attraper le hoquet. Un hoquet monumental, amplifié par la résonance magique de la mélodie coincée dans son estomac à plusieurs compartiments.
HIC !… BOUM-TCHAK !
HIC-HIC !… BLING !
Chaque soubresaut déformait la musique originelle, la recrachant sous forme de percussions décalées qui claquaient avec la délicatesse de couvercles de poubelles rouillés percutant une batterie de cuisine.
Maestro Vermisseau se figea. Il baissa son cure-dent, les yeux ronds. Ses petits anneaux de terre frétillèrent.
— Attendez… ce tempo… cette syncope de l’extrême… Mais c’est audacieux ! C’est du jazz absurde !
Le ver de terre bondit sur la chaussure de Léopold, le visage illuminé par une folie créatrice.
— Dromadaire ! Ne vous arrêtez surtout pas ! C’est une révolution musicale ! Suivez ma baguette ! Sur le contre-temps ! Un, deux, trois…
HIC !… SCHLACK ! fit Léopold en sursautant, la langue pendante.
Dirigé de main de maître par le lombric survolté, le hoquet de Léopold se transforma en une symphonie frénétique. Les ondes sonores syncopées percutèrent la muraille de sable figé. Lentement, le bleu se mit à vibrer. Au lieu de glisser doucement comme autrefois, les dunes commencèrent à sautiller. Elles tremblaient, balançaient leurs crêtes avec panache et, soudain, se mirent à danser un cha-cha-cha endiablé.
La plus haute montagne de sable se déhancha vers la gauche, pivota vers la droite, puis s’ouvrit en un spectaculaire grand écart, libérant un large passage parfaitement plat.
La caravane des marchands s’engouffra dans la brèche à toute vitesse, les roues de leurs charrettes cahotant en rythme.
— Merci, dromadaire bizarre ! cria le chef des marchands en agitant son fouet au passage. Mais on a un petit souci d’effets secondaires !
Léopold cligna des yeux. À l’arrière des charrettes, la cargaison avait changé d’aspect. Les étoiles filantes ne sentaient plus le lait chaud, mais le citron pétillant. Chargées à bloc par l’énergie de la symphonie-hoquet, elles pulsaient d’une lumière fluo et rebondissaient dans leurs bocaux comme des balles en caoutchouc.
Cette nuit-là, la poudre d’étoiles n’endormirait absolument personne. Elle donnerait plutôt aux enfants une envie irrépressible de danser les claquettes en pyjama jusqu’à l’aube, au grand désespoir de leurs parents.
Léopold réajusta sa casquette-ouragan avec un sourire satisfait, ravi d’avoir inventé la toute première fête nocturne obligatoire, avant d’être secoué par un ultime et magistral HIC !

