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Lucien n’était pas un souriceau ordinaire. Hyperactif, le museau toujours frétillant, il portait fièrement une armure rutilante bricolée à partir d’un dé à coudre en acier poli. Sa fière monture ? Barnabé, un cochon d’Inde si touffu qu’on aurait dit un plumeau sur pattes. Ce matin-là, Lucien s’était mis en tête de régler la sonnerie du Grand Réveil des Veilleuses, l’immense horloge magique qui dictait la vie du royaume.

Le nez plongé dans les engrenages qui sentaient bon le laiton tiède et la noisette grillée, Lucien voulut resserrer un boulon récalcitrant. Mais dans son élan, son casque-dé-à-coudre glissa de ses oreilles.

— Oh, par les moustaches du grand rat ! s’écria-t-il.

Ding, plonk, scrritch ! Le dé rebondit contre un ressort, ricocha sur un balancier et se coinça net entre deux énormes roues dentées. Immédiatement, l’horloge fut prise d’un hoquet métallique terrifiant. Le temps venait de dérailler complètement.

Au même instant, dans le château en contrebas, le roi s’était assoupi sur son trône. Il poussa un ronflement magistral : RROOOO-PCHHHH !
Aussitôt, la gravité devint élastique. Le sol du royaume se transforma en un gigantesque trampoline. Les maisons à colombages se mirent à rebondir joyeusement, s’étirant comme du chewing-gum à chaque vibration sonore. Pire encore, une nuée d’oreillers magiques fusa par les fenêtres, traversant le ciel telles des météorites moelleuses à l’odeur de lavande et d’électricité statique.

— Barnabé, au galop ! hurla Lucien en s’accrochant aux poils soyeux de sa monture qui bondissait à trois mètres de haut à chaque rebond spongieux de la rue principale. Il faut réparer ma bêtise avant la tombée de la nuit !

Mais l’accès au clocher avait été avalé par la mécanique folle. Les marches de bois se repliaient sur elles-mêmes comme un accordéon furieux. C’est alors qu’une voix perçante, aux trilles dramatiques, résonna depuis une gargouille.

— Ô drame ! Ô désespoir rebondissant ! Mon théâtre est un champ de bataille !

C’était une chauve-souris portant un minuscule boa en duvet de chardon.

— Je suis Octavia, cantatrice de la nuit et poétesse de l’ombre, déclama-t-elle en se posant sur le nez de Barnabé. Je connais l’unique conduit d’aération qui mène au sommet. Mais hélas, j’ai le vertige en plein jour et mes ailes sont épuisées par tant d’émotions acrobatiques !
— Un oiseau de nuit qui a le vertige ? s’étonna Lucien. Pas grave ! Enfouis-toi dans les poils de Barnabé et guide-nous !

Esquivant les oreillers sauvages qui tentaient de les assommer à coups de plumes, le trio s’engouffra dans un conduit sombre au goût de poussière cuivrée et de vieux parchemins. Après une ascension chaotique, rythmée par les bonds élastiques du clocher, ils atteignirent le cœur de l’horloge.

Le dé à coudre de Lucien était coincé. Les roues dentées grinçaient, crachant de gros postillons d’étincelles violettes.

— C’est bloqué ! gémit Lucien en tirant de toutes ses forces sur le métal. Si je n’y arrive pas, le roi va encore ronfler et le château finira en orbite !
— Laisse faire la diva, annonça Octavia en gonflant son petit torse velu. La science du son est mon arme !

Elle prit une grande inspiration et lâcha un contre-ut suraigu, une note si pure et si haute qu’elle fit vibrer l’air avec un goût de citron givré. La haute fréquence frappa le métal, mais le dé à coudre ne bougea que d’un millimètre. Ce n’était pas assez puissant.

Soudain, épuisé par tous ces bonds et bercé par le chant d’Octavia, Barnabé le cochon d’Inde ferma les yeux. Son ventre touffu se souleva, et il laissa échapper un ronflement gargantuesque, profond et caverneux.

Le miracle acoustique se produisit. Le ronflement grave du rongeur s’enroula autour du chant suraigu de la chauve-souris, créant une onde de choc absurde et surpuissante. VROOOOM-PIIII !

La vibration propulsa le dé à coudre hors des engrenages comme un boulet de canon. Lucien plongea et rattrapa son armure au vol avec une roulade parfaite. Les roues dentées reprirent leur rythme régulier : Tic, tac, tic, tac.

Les maisons du royaume atterrirent en douceur. La gravité redevint sérieuse, et les oreillers volants retombèrent sagement sur les lits, l’air un peu penaud.

Lucien remercia chaleureusement Octavia qui lui fit une révérence digne des plus grands opéras, avant de s’endormir pour de bon dans la fourrure de Barnabé. Le temps avait repris son cours normal. Du moins, presque. L’horloge avait gardé un petit bégaiement magique. Désormais, à chaque fois qu’un habitant du royaume bâillait de fatigue, une petite bulle de savon s’échappait de sa bouche en jouant un air joyeux de flûte à bec.