🎧 Écouter l'histoire :

S'abonner aux histoires pour Enfants :

Octave était un petit poulpe bleu indigo, doté de huit tentacules incroyablement agiles et d’un pimpant nœud papillon rouge qu’il refusait catégoriquement d’enlever, même pour dormir. Ce soir-là, il flottait au-dessus du grand récif, l’air grave et très concentré. Il agitait frénétiquement sa baguette de chef d’orchestre, un fin roseau magique qui brillait d’une douce lumière phosphorescente aux reflets d’étoiles filantes. Autour de lui, les anémones accordaient leurs flûtes tubulaires et les crabes frottaient leurs pinces avec un bruit de vieux parchemin froissé. L’odeur d’algues caramélisées et d’eau salée flottait dans le courant : les répétitions du grand concert nocturne touchaient à leur fin.

Soudain, une ombre titanesque engloutit la lumière de la lune. Gertrude, une baleine bleue de la taille d’un immeuble de six étages, passait par là. Prise d’une fatigue foudroyante, elle ouvrit une gueule béante pour pousser un bâillement monumental. Surpris par le violent tourbillon d’eau, Octave fit un triple salto arrière non désiré. Ses ventouses dérapèrent sur un corail lisse et… FIOU ! Sa magnifique baguette lumineuse lui échappa, fila à travers les flots et disparut directement dans le gosier ténébreux de la géante !

— Catastrophe ! s’écria Octave en s’agrippant à une éponge. Sans ma baguette pour donner le rythme, les homards vont jouer à l’envers et les hippocampes vont danser la rumba au lieu de la valse !

N’écoutant que son courage, le petit poulpe indigo plongea tête la première dans le grand tunnel sombre qu’était la gorge de Gertrude. Il s’attendait à se retrouver englué dans une vase froide aux relents de poissons mal lavés. Au lieu de cela, il glissa sur une rampe douce et atterrit en rebondissant sur un moelleux coussin en velours bordeaux. Étonnamment, l’endroit sentait délicieusement la menthe poivrée et le papier ancien.

Octave cligna de ses grands yeux curieux. Il n’était pas dans un estomac effrayant, mais dans un véritable salon de thé à la lumière tamisée ! Des bernard-l’ermite, coiffés de minuscules chapeaux melons, s’affairaient autour de tuyaux en cuivre rutilant. Ils ajustaient des valves et sirotaient du thé dans des tasses en porcelaine qui tintaient doucement avec un bruit de cristal clair.

Au fond de cette étrange chaufferie douillette, Octave aperçut sa baguette. Elle clignotait faiblement, coincée la pointe en bas dans le siphon d’un gigantesque évier en nacre !

Il s’approcha en rampant pour la tirer de là, mais un vieux crabe technicien aux moustaches broussailleuses lui barra la route avec une clé à molette.
— Halte là, jeune mollusque à cravate ! Ta tige clignotante bouche la fuite principale de notre évier à vapeur. Si tu la retires brutalement, la pression va faire exploser tout le service à thé ! Le seul moyen de débloquer la soupape sans danger, c’est de créer une résonance acoustique très précise : il nous faut un rythme lourd de métal rouillé combiné à une mélodie stridente.

Octave redressa fièrement son nœud papillon rouge. Il était chef d’orchestre, après tout ! La musique, c’était son rayon.
— Il me faut des artistes ! annonça-t-il en bombant le torse.

C’est alors que s’avança Carmela, une crevette rose diva vêtue d’un majestueux boa en algues scintillantes, suivie de près par Barnabé, un poisson-globe qui grignotait paisiblement un biscuit au plancton.
— Je suis la plus grande cantatrice de cet océan, déclara Carmela avec un accent dramatique en rejetant ses antennes en arrière. Mais je vous préviens, mes cordes vocales exigent de l’émotion pure !
— Et moi, fit Barnabé en avalant la fin de son biscuit, je gonfle quand je stresse.

L’enjeu était de taille. Octave saisit une petite cuillère en argent pour remplacer sa baguette perdue. Il donna le tempo de trois tentacules, gardant les autres pour indiquer les nuances de volume.
— Un, deux, trois… À vous, maestro !

Barnabé retint sa respiration, se gonfla instantanément comme un gros ballon de plage à piquants, et commença à rebondir sur son propre ventre tendu en tapant avec ses petites nageoires. BOING ! SPROUING ! BOUM ! Le son résonnait étrangement, rappelant celui d’une vieille cuve en tôle qu’on frappe avec un marteau.
Carmela, inspirée par cette étrange percussion, prit une immense inspiration, ferma les yeux et lâcha la note la plus aiguë de toute sa carrière. Au lieu d’une douce mélodie cristalline, il en sortit un bruit affreux, semblable à celui d’une charnière grippée qu’on arrache avec les dents : HIIIIIIIIIIIIK !

Le mélange du BOUM-SPROUING de métal lourd et du HIIIIIIIIIIIIK grinçant était tellement absurde et dissonant que les tasses de thé se mirent à trembler sur leurs soucoupes. La vibration remonta le long des tuyaux en cuivre de l’évier. La nacre hoqueta, produisit un bruit de succion gélatineux au goût de caramel, et POP ! La baguette lumineuse fut propulsée en l’air. Octave l’attrapa au vol avec une ventouse experte, l’air triomphant.

Cependant, cet opéra improvisé eut un effet secondaire inattendu. Les parois molles du salon de thé se mirent à secouer dangereusement. Un grondement profond et chaud monta des entrailles du cétacé. Gertrude la baleine, dont l’estomac était atrocement chatouillé par ce concert de bruits loufoques, venait d’être prise d’un gigantesque fou rire !

— Accrochez-vous à vos carapaces ! hurla le crabe technicien en s’agrippant à un robinet.

Dans un fracas de bulles joyeuses et de thé à la menthe, Octave, Carmela, Barnabé et quelques tasses en porcelaine furent aspirés dans un courant ascendant. La baleine les expulsa doucement par son évent dans un immense geyser festif qui scintillait sous les étoiles, parfumant tout le récif d’une odeur de menthe fraîche et de sucre roux.

Ils retombèrent en douceur sur la grande estrade de corail, pile à l’heure pour le récital. Gertrude la baleine, les yeux brillants d’avoir tant ri, s’approcha timidement de la scène.
— Oh là là, pardonnez-moi, s’excusa-t-elle avec une toute petite voix fluette qui contrastait étrangement avec sa taille colossale. Je voulais juste chanter avec vous depuis le début, mais j’avais terriblement peur que mon haleine de krill ne gâche l’ambiance et que ma voix soit trop grosse pour vos petites oreilles.

Octave eut alors une idée brillante. Il pointa sa baguette magique, désormais récupérée, vers la géante des mers. Il ne s’agissait pas de la cacher, mais de l’utiliser !

Ce soir-là, le récif connut son spectacle le plus inoubliable. Gertrude ne se contenta pas d’assurer les chœurs avec une voix de basse magnifique ; son énorme ventre rempli de thé servit d’amplificateur géant pour projeter la musique d’Octave à travers tout l’océan. Et dans la fosse d’orchestre, le public fut absolument captivé, sans jamais se douter que le poisson-percussionniste jouait de la batterie sur son propre estomac, ni que la diva crevette chantait parfois avec la grâce d’une porte de placard coincée.